Mercredi 18 novembre 2009
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Louis Nucéra, Le Kiosque à musique
Avec l'aimable autorisation de publication de Suzanne Nucéra.
Louis Nucéra s'est inspiré, pour le personnage d'Aldo, de son beau-père, Monsieur Billi, un des premiers chauffeurs de l'entreprise Jean Spada.
extraits p. 43-45
« […] Fréquemment, Mireille racontait son père. Le redoutait-elle vraiment ? Aldo était son prénom. Né en Ligurie, il était venu à Nice, adolescent encore, en quête d’un
emploi sérieux. Fils d’une ouvrière agricole, il s’était vite aperçu que la terre ne nourrit pas obligatoirement ceux qui la cultivent. Elle ne les habille pas non plus. Longtemps, au village, il
enfila les vieilles robes de sa mère, les remontant et les pliant à la taille, ce qui lui faisait des sortes de pantalons courts bouffants. L’effet comique était assuré ; lui ne riait
pas.
En France, il trouva promptement du travail. Il
conduisait des tombereaux de sable et de cailloux, que les terrassiers draguaient dans le lit du Var. Il prenait grand soin des chevaux, ses compagnons, comme plus tard il s’attacha aux Berliet
qu’il pilotait : il veillait à leur propreté, les polissait et, pendant ses heures de repos, assistait les mécaniciens qui les réparaient. La désinvolture n’était pas son fort. Le patron
l’appréciait.
[…] Aldo était un bon mari. Chaque semaine, il remettait à sa femme l’enveloppe contenant la paye. Elle devait insister afin qu’il conservât
quelque argent de poche en plus des pièces nécessaires à l’achat de ses cigarettes. Il en fumait énormément ; jusqu’au bout : Troupes, Parisiennes, Elégantes, Gauloises. Les tisons le
tenaient éveillé quand il conduisait, qu’épuisement et sommeil le gagnaient. Sa peau, culottée sous le pouce et l’index de la main gauche, en témoignait. Durant les mois froids, lorsqu’il se
levait, le matin, avant quatre heures, il allumait la cuisinière. Bientôt l’eau de la bouilloire et des bassines pour se laver gargouillait. Il faisait bon chaud quand la famille se mouvait à son
tour.
Lors des
longs déplacements, pour les grands travaux du Luxembourg, de Mittelbronn en Moselle, de Campo de L’Oro en Corse, il emmenait les siens. N’était son côté taciturne, il eût été parfait.
« C’est un ours, constatait Angèle, levant les yeux au ciel. Pourtant il est sensible. Il travaille sans relâche pour nous. Il veut qu’on ne manque de rien. Malheureusement, il ne sait pas
s’exprimer », ajoutait-elle, attendrie. Il ne supportait ni que l’on fasse la grasse matinée, ni que ses filles se parfument. « Ca sent la putain », maugréait-il. Un plat terminé,
il convenait d’essuyer son assiette avec du pain. Si, par exception, on ne finissait pas sa soupe, elle était resservie au petit déjeuner. La vaisselle ne traînait pas ; les filles se
levaient de table pour la faire aussitôt. Il était ardu de le contrarier ou de s’insurger. Massif, d’humeur sombre, il en imposait. C’étaient ses façons de soutenir l’honneur de sa maison,
d’enseigner patience, volonté, énergie morale, absence de gaspillage. L’offrande de sa propre personne ne l’eût pas rebuté. Sa devise, seul le travail paie.
[…] Ordinairement, Aldo dormait les
dimanches et jours fériés ; il récupérait des fatigues de la semaine : il ne répugnait pas à accumuler des heures supplémentaires. […] »
extraits p. 95-98
« […]
Une âme en peine peut se cacher dans un corps de colosse.
Quand il consentait à parler, il évoquait son camion. Il en avait conduit de nombreux. Des ancêtres à chaînes jusqu’aux modernes convois
exceptionnels. Il n’était pas peu fier d’avoir traversé la France, au volant d’énormes bahuts. De la cabine il dominait la route ; la police le précédait parfois ; une fortune était
dans ses mains. Il ne comptait plus les trajets Nice-Lyon-Nice, entre autres. Ce qui l’enorgueillissait, c’était la confiance que lui témoignait le patron. « Avec Aldino, je suis
tranquille », affirmait celui-ci, sentencieux. Cette appréciation lui allait droit au cœur ; le diminutif Aldino l’attendrissait ; c’est qu’il était entré jeune dans
l’entreprise ; un des tout premiers. Dans l’avenir, il continuerait à se surpasser ; c’était sûr ! Et à se brûler les doigts aux tisons des cigarettes pour se tenir éveillé, la
nuit, par les chemins. « Pour être estimé, ça, il l’est ! » commentait Angèle. Nul ne l’ignorait dans la famille. Ce père bourru était considéré de ses
enfants.
Mais des engins qu’il
avait pilotés, le dernier était son préféré : un dix tonnes Berliet, baptisé « Pitchounette » par ses soins. Poli, gréé comme une caravelle un jour de parade, Pitchounette
obéissait à la plus infime des pressions. « Il est comme une femme quand elle aime », insinuait Aldo, le sourire appuyé, lorsqu’il se retrouvait entre amis.
Désormais, un autre était aux commandes de Pitchounette. Aldo avait récupéré les photos de ses enfants et d’Angèle qui ornaient le
tableau de bord. Le saint Christophe offert naguère par Mireille lui fut rendu. Pourquoi jugeait-il nécessaire d’être seul quand il songeait à ces restitutions ? On l’entendait qui se
mouchait. Un jour, il le reprendrait, son camion ; ça, oui ! Après tout, ce n’était pas demander l’impossible.
[…] Il se remit. Il sollicita un rendez-vous du patron. Les
bien-portants ne se rendent pas compte du plaisir qu’il y a de se lever le matin sans songer à la maladie qui entrave. Ils se vexent pour des bêtises, le regard fixé sur des soucis qui n’en sont
pas. Aldo savait, désormais. Il savait surtout qu’il voulait travailler. « L’oisiveté ronge l’homme comme la rouille ronge le fer », affirmait jadis sa mère en patois génois. Pour ça,
elle n’était pas rouillée, la malheureuse. Il expliqua du mieux qu’il put et le plus rapidement possible « au maître » (il disait « mestre » en niçois) tout ce qu’il avait
dans la tête. Il fut exaucé. En attendant de reprendre son Berliet, il serait gardien du garage. Quand il quitta le bureau, le patron l’accompagna à la porte et lui mit ses deux mains sur les
épaules. Quel brave homme ! Au garage, chauffeurs et mécaniciens se montraient gentils avec lui comme ils ne l’avaient jamais été. […] »
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